La dirigeante du Parti conservateur, Kemi Badenoch, a adressé une lettre au Premier ministre ainsi qu’aux prétendants à sa succession, proposant des votes conservateurs en faveur de coupes dans les dépenses sociales pour réorienter ces économies vers le financement de la défense. Elle a également adressé un message clair à Sir Keir Starmer, soulignant qu’il est temps de prendre au sérieux le financement des forces armées à la suite des démissions récentes du secrétaire à la Défense et du ministre des Forces armées.
Envoyée ce week-end, cette lettre, également transmise à plusieurs figures importantes du Parti travailliste comme Andy Burnham, Wes Streeting, Al Carns, Catherine West, Darren Jones et Ed Miliband, demande une rencontre urgente avec le Premier ministre afin de discuter du financement de la défense. Elle renouvelle par ailleurs une offre conservatrice de soutenir le gouvernement dans la réforme de la protection sociale à la Chambre des communes.
Il est important de rappeler que, techniquement, un parti d’opposition ne peut pas fixer le budget gouvernemental ni redistribuer les crédits entre ministères, une prérogative exclusive des ministres. Ce que propose Badenoch, ce sont des votes conservateurs favorables lors des scrutins parlementaires. Son argument repose sur les équilibres révélés l’été dernier, lors de l’échec de la tentative de réforme sociale de Starmer, due à une rébellion au sein des députés travaillistes.
Elle explique que le Premier ministre ne pourra pas faire passer des coupes significatives dans les dépenses sociales avec le soutien exclusif de ses députés, et que l’appui des conservateurs pourrait fournir une majorité pour des mesures que ses propres députés rejettent. « Depuis la défaite parlementaire de votre modeste tentative de réforme des prestations l’été dernier, il est évident que vos députés de gauche ne soutiendront aucune réelle tentative de réduire les dépenses sociales », écrit-elle. « Par conséquent, le soutien des conservateurs sera essentiel pour mener à bien des réformes substantielles qui réduiront la facture des prestations sociales. » Il s’agit donc d’une offre de soutien parlementaire et non de financement, qui exigerait que le gouvernement présente des coupes sociales correspondant aux priorités conservatrices.
Badenoch situe son intervention au lendemain de la semaine marquée par les démissions successives du secrétaire à la Défense John Healey et du ministre des Forces armées Al Carns, toutes deux liées aux déficits du Plan d’investissement de la Défense. Dans sa lettre, elle explique à Starmer que « le monde d’aujourd’hui est plus dangereux et menaçant que jamais de notre vivant », et que « en l’espace de 12 heures, votre secrétaire à la Défense, votre ministre des Forces armées ainsi que deux responsables clés du ministère ont quitté votre gouvernement ». Elle cite l’alerte de Healey sur des évaluations du renseignement évoquant une possible attaque russe contre l’OTAN « dès 2030 », et rappelle au Premier ministre que « le premier devoir de tout gouvernement est d’assurer notre sécurité », devoir que Healey a dénoncé comme étant négligé par l’exécutif.
La dirigeante conservatrice oppose les déclarations des deux ministres démissionnaires aux propos officiels du gouvernement. Elle note que dans une interview vendredi, Starmer affirmait avoir pris « des décisions fermes » concernant les dépenses militaires, ce qui contraste avec le jugement de Healey, qui estime que le financement prévu est « nettement insuffisant face aux besoins de la défense et du pays en cette période critique ». Ce dernier considère que ce budget « réduira la préparation opérationnelle de nos forces » et augmentera « le risque pour le personnel en mission ». Badenoch qualifie ces critiques de « très graves, probablement les plus graves qu’on puisse adresser à un Premier ministre, surtout face au risque d’une attaque russe contre l’OTAN ».
Elle évoque également les propos de Starmer lors des questions au gouvernement mercredi, où il avait assuré que le plan retardé serait publié « dans quelques semaines » et que ses ministres « travaillent sur les détails pour que ce soit bien fait ». Badenoch met cette garantie en regard des déclarations de Carns, qui a dit au Premier ministre qu’il « n’avait pas participé à l’élaboration du Plan d’investissement de la Défense », que ce dernier « ne répond pas aux menaces auxquelles nous faisons face » et n’est pas « suffisamment transformateur ». Elle rappelle également que, lorsqu’elle a interrogé Starmer sur le déficit de 15 milliards de livres entre les sommes proposées par le Trésor et le minimum nécessaire selon les militaires, il a répondu que son gouvernement « investit dans cette grande nation » et qu’il a « augmenté les dépenses de défense ». Carns, de son côté, juge cet investissement « inadéquat à la tâche », et souligne que « les commandants auront à faire plus avec moins ».
Badenoch insiste sur la nécessité d’augmenter les dépenses de défense à 3 % du PIB, et affirme que les conservateurs ont déjà proposé des pistes pour financer cet effort, notamment en réintroduisant le plafonnement de l’allocation familiale à deux enfants et en créant un fonds souverain dédié à la défense. « Il est temps d’être sérieux », affirme-t-elle. « Nous ne pouvons pas laisser nos forces armées sous-financées face à des menaces croissantes », ajoutant que ce financement « ne doit pas être différé alors que les pressions s’avèrent urgentes », reprenant ainsi la critique de Healey sur le calendrier du plan.
Sa lettre se conclut par une série de demandes précises, telles que la publication rapide du Plan d’investissement de la Défense, la collaboration entre sa porte-parole en matière de défense et le nouveau secrétaire à la Défense afin de corriger les insuffisances identifiées du plan, ainsi qu’une mise à jour urgente en terme de confidentialité parlementaire (Privy Council) pour son porte-parole défense et son ministre fantôme pour le Cabinet Office sur le contenu du plan et sur la menace d’une attaque russe potentielle sur l’OTAN dans les quatre prochaines années. Elle présente cette offre comme faite « dans l’intérêt national, compte tenu de l’impératif écrasant de défendre notre pays ».
Le plaidoyer de Badenoch s’appuie sur des chiffres de l’Office for Budget Responsibility montrant que les dépenses sociales ont augmenté de 19,8 milliards de livres par rapport à l’an dernier et devraient atteindre 210 milliards de livres d’ici la fin de ce Parlement. Elle s’appuie aussi sur un nombre croissant de personnalités influentes partageant cet avis. Lord Robertson, co-auteur de la Revue stratégique de défense du gouvernement, a prévenu que le Royaume-Uni ne pouvait pas assurer sa défense « avec un budget social en constante expansion », tandis que l’ancien Premier ministre travailliste Sir Tony Blair a interrogé la cohérence du gouvernement, « ajoutant aux dépenses sociales alors qu’elles explosent déjà, que les impôts sont élevés et en hausse, et qu’on demande parallèlement d’augmenter le budget défense face à la menace de guerre ».