Lors d’une récente conférence consacrée à l’Armée populaire de libération (APL), une même question revenait fréquemment auprès des participants et des auteurs : « Comment la Chine réagirait-elle à une modification de la posture militaire américaine X, Y ou Z ? » ou « Quelle serait la réaction des forces chinoises face à des frappes américaines dans certains secteurs ? » Ayant participé à de nombreux exercices de simulation non classifiés à la RAND Corporation et ailleurs, j’ai constaté que ce questionnement est récurrent lorsque je joue le rôle de la « force rouge ».
Il s’agit là d’une interrogation légitime. Il est essentiel pour les décideurs et les planificateurs militaires de comprendre les réponses probables de la Chine afin d’étudier et de préparer des scénarios de contingence entre Pékin et Washington.
Pour évaluer avec justesse la posture “rouge”, il faudrait être profondément familiarisé avec les méthodes de guerre chinoises, ancrées dans les textes doctrinaux de l’APL. Or, ces documents, au moins dans leur version non classifiée, se font de plus en plus rares. Les sources autorisées, tant primaires que secondaires, publiées par des institutions académiques chinoises réputées, affiliées à l’armée, se raréfient ou sont devenues obsolètes face aux réformes organisationnelles que l’APL a engagées. Cette situation crée un angle mort pour les universitaires et les planificateurs de la « force bleue » qui tentent de simuler la réaction chinoise dans un environnement de bataille en rapide évolution.
Ce problème est aggravé par l’émergence rapide de nouvelles technologies militaires, notamment les systèmes autonomes, l’intelligence artificielle (IA) et les armes hypersoniques. Ces innovations obligent les planificateurs à repenser les modalités du combat moderne ainsi que la manière de se préparer aux conflits futurs.
L’APL étudie et s’entraîne activement à ces nouvelles tendances technologiques et est inévitablement en train de développer et déployer de nouvelles armes et tactiques, potentiellement contre les États-Unis. Néanmoins, la manière dont ces systèmes s’intègrent dans la stratégie militaire chinoise et la planification des campagnes demeure largement inconnue, en raison du manque de sources autorisées abordant ces évolutions.
En conséquence, la communauté d’observation se retrouve à spéculer ou à inférer la stratégie chinoise à partir de textes doctrinaux souvent dépassés. Malgré des efforts louables pour reconstituer une image partielle à partir de sources éparses, les articles récents et la presse liée aux forces armées chinoises, tels que le People’s Liberation Army Daily, manquent de précision sur l’emploi en temps de guerre de ces technologies ou sont alourdis par un jargon politique inutilisable dans la planification militaire américaine.
Le défi actuel est donc d’interpréter comment l’APL organise la jonction entre la stratégie militaire et les opérations à l’échelle de la campagne et du niveau tactique en se basant sur des documents qui ne reflètent plus la réalité. Les analystes occidentaux doivent donc se contenter d’utiliser des sources fragmentaires pour tenter d’élucider la doctrine collective de l’APL sur les principes clés de la stratégie et de la guerre opérationnelle. Cette tâche est ardue, avec des conclusions variant selon la capacité des analystes. Les moins expérimentés risquent des erreurs par « image miroir ».
Il est important de préciser que la responsabilité de cette restriction d’accès incombe essentiellement à l’APL elle-même, et non aux États-Unis. La publication de nouveaux textes doctrinaux par l’armée chinoise ne résoudrait pas nécessairement le dilemme sécuritaire aigu qui oppose Washington à Pékin. Toutefois, disposer de sources plus récentes permettrait au moins d’éclairer la communauté internationale sur la manière dont l’APL envisage la guerre du futur, en fournissant des indications claires sur ses objectifs stratégiques et sa signalétique militaire.
Une solution pour améliorer la situation serait de restaurer l’Open Source Enterprise, anciennement connue sous le nom de Foreign Broadcast Information Service, dans le domaine public. Il s’agirait de doter les plateformes gouvernementales américaines, telles que la Bibliothèque du Congrès, des moyens et expertises pour relancer cette capacité de collecte de renseignement open source, notamment à travers la traduction de publications militaires et politiques étrangères concernant l’APL.
Des restrictions accrues réduisent l’accès à l’information
Récemment, l’armée chinoise a imposé des contrôles stricts sur la publication et la diffusion d’informations, limitant fortement des sources qui étaient auparavant accessibles aux observateurs occidentaux. Le 8 février 2025, l’Administration chinoise du cyberespace a publié de nouvelles mesures encadrant la diffusion en ligne de contenus liés à l’APL, visant notamment à combattre la désinformation et la fuite de secrets militaires.
Ces règlements interdisent explicitement la production, la copie, la publication et la diffusion de secrets militaires, de technologies ou d’informations non divulguées, en visant aussi bien les individus sur les réseaux sociaux que les prestataires de services d’information militaire en ligne. Par exemple, ils couvrent des aspects tels que la conception et les tests d’armes, les exercices militaires, les déploiements et les structures organisationnelles non officielles de l’APL.
Les répercussions de ces mesures continuent d’être évaluées, mais elles semblent instaurer un climat de peur et de retenue dans le partage d’informations militaires en Chine, ce qui nuit à la communauté de renseignement international.
Quels sont les documents disponibles et pourquoi sont-ils cruciaux ?
Les restrictions en ligne ne sont qu’une facette du problème. L’APL ne publie plus ou ne met pas à jour les principaux textes doctrinaux que les chercheurs utilisaient pour décrypter la pensée militaire chinoise.
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il convient de classer les sources accessibles en quatre catégories :
- Stratégie ;
- Campagnes ;
- Tactiques et encyclopédies au niveau des services ;
- Sources non doctrinales : revues académiques, journaux, annonces officielles, « littérature grise » incluant les médias sociaux.
Science of Military Strategy
En matière de stratégie militaire chinoise, le livre Science of Military Strategy (« zhanlue xue ») demeure la référence majeure. Écrit par des spécialistes actifs de la théorie militaire, il offre un cadre théorique pour l’étude de la guerre, de la défense nationale et de la planification, en abordant notamment la stratégie de dissuasion et le développement des forces conventionnelles et nucléaires.
C’est le manuel d’enseignement central dans les institutions militaires chinoises et la source principale pour les observateurs occidentaux souhaitant comprendre la stratégie militaire chinoise. Néanmoins, la dernière édition de 2013, considérée comme la plus complète, a plus de 13 ans, et la version 2020 largement recyclée ne prend pas en compte les récents conflits mondiaux ni les évolutions majeures des doctrines de guerre.
Malgré des attentes, aucune nouvelle édition intégrant les réformes militaires de 2016 ou les innovations technologiques récentes n’a été annoncée.
Science of Campaigns
Pour saisir les modalités des opérations militaires, seul le manuel Science of Campaigns (« zhanyi xue »), publié en 2006 par l’Université de la Défense nationale de l’APL, est disponible. Rédigé il y a plus de 15 ans, il traite des principaux types de campagnes, de la planification opérationnelle et des opérations conjointes, mais ne prend pas en compte la transformation vers la guerre « intelligentisée » et « informationnalisée », ni la réorganisation en commandements interthéâtres de 2016.
Une publication de directives conjointes en 2020 tente d’adresser ce déficit, mais le texte complet n’est pas accessible, laissant les analystes occidentaux dans l’incertitude.
Tactiques et art opérationnel au niveau des services
L’APL dispose également de manuels spécialisés service par service, comme le Science of Joint Operations ou le Science of Second Artillery Campaigns, ce dernier datant de 2004, antérieur à la transformation du Second Corps d’Artillerie en Force des Fusées de l’APL en 2015. Ces textes couvrent la progression vers la guerre en « système de systèmes », essentiellement pour les opérations conjointes, mais restent peu à jour.
À ces ouvrages s’ajoutent des encyclopédies militaires qui définissent la terminologie spécifique utilisée par l’APL, utiles au croisement avec les concepts occidentaux.
Revues académiques, journaux militaires, annonces officielles et « littérature grise »
Des revues spécialisées, comme China Military Science et Military Art, publiées par l’Académie des Sciences Militaires, fournissent des analyses pointues mais leur diffusion publique diminue. Le journal phare de l’APL, People’s Liberation Army Daily, reste une source précieuse pour suivre les activités et la réflexion militaire chinoises, alors que d’autres publications, comme les journaux de l’Armée de l’air ou de la Marine, ne sont plus accessibles.
Les articles disponibles se révèlent souvent peu spécifiques sur les technologies modernes, encombrés de discours politiques, trop techniques ou inaccessibles pour l’estimation précise des capacités et stratégies militaires.
Le site du Ministère chinois de la Défense nationale et les réseaux sociaux chinois, tels que Weibo, apportent des informations en temps réel, notamment sur les exercices militaires et les avancées technologiques, constituant une source précieuse en open source.
Par ailleurs, les instituts de recherche affiliés aux forces armées américaines, comme le National Defense University ou la RAND Corporation, tentent de combler les lacunes par des études approfondies et des conférences, sans toutefois toujours rendre leurs analyses accessibles au grand public.
Amplification du « miroir inversé » et conjectures
Face au manque de sources récentes et aux restrictions d’accès, les analystes occidentaux et les opérateurs engagés dans l’étude ouverte de l’APL sont désavantagés, bien que la demande d’études sur la Chine soit à son sommet. Le Département de la Défense américain qualifie en effet la Chine de « menace d’ampleur majeure ».
Cette carence nuit à la qualité des études militaires sur la Chine et risque d’affaiblir la dissuasion stratégique bilatérale en instaurant des hypothèses erronées sur les intentions et comportements chinois. Le risque est que les planificateurs occidentaux appliquent une lecture biaisée où ils imaginent les réactions chinoises en se mettant à leur place, plutôt que de s’appuyer sur une compréhension authentique et mise à jour de la doctrine militaire chinoise.
Cela expose les deux pays à un danger réel, où la méconnaissance mutuelle peut conduire à des erreurs d’interprétation, à des failures de dissuasion, à une escalade non contrôlée, voire à un conflit ouvert, conformément aux analyses classiques en relations internationales.
Il est cependant nécessaire de souligner que les services de renseignement américains disposent d’informations classifiées qui compensent en partie ces lacunes. Mais une dépendance excessive à ces sources peut aussi générer des angles morts en occultant la compréhension des concepts publics et officiels de la pensée militaire chinoise. L’analyse open source garde donc une valeur cruciale dans l’ensemble du cycle de renseignement et de prise de décision.
Les conséquences d’évaluations erronées
Ces manques et restrictions d’accès freinent la connaissance de la réaction probable de l’armée chinoise aux actions de dissuasion américaines dans la région indo-pacifique, ce qui peut conduire à des erreurs dans la formulation de politiques ou d’évaluations.
Lors de plusieurs exercices de simulation où je jouais “rouge”, j’ai été surpris par les choix de mes partenaires, souvent très escalatoires. Ils suggéraient par exemple des attaques contre des populations civiles japonaises ou philippines, voire des frappes nucléaires préventives contre les États-Unis, une posture qui ne correspond pas ni aux précédents historiques ni aux textes doctrinaux chinois qui prônent un contrôle rigoureux et défensif de l’escalade.
Par ailleurs, des événements réels ont crevé l’écran, comme les tests par la Chine d’un système d’armement orbital fractionné capable de l’emporter à échelle nucléaire, en octobre 2021, qui ont surpris les services de renseignement américains. Ce type d’innovations complique la compréhension exacte de la stratégie et de la capacité chinoises.
Ces éléments contribuent au débat sur l’évolution possible de la doctrine nucléaire chinoise, notamment la crainte d’un recours préventif ou coercitif, question qui reste au cœur des préoccupations stratégiques américaines et alliées.
Si l’on ne peut dire que disposer de meilleures sources aurait évité ces surprises, une connaissance approfondie et continue aurait sans doute permis une analyse plus informée et moins conjecturale des motivations chinoises.
Rétablir le Foreign Broadcast Information Service
Il est illusoire d’attendre que l’APL publie davantage d’informations qu’elle estime nuisibles à ses intérêts de sécurité. Même le consensus sur la valeur d’une transparence accrue ne suffit pas à changer leurs pratiques.
En revanche, le gouvernement américain peut agir pour améliorer l’accès à l’information. La priorité serait de faire renaître l’Open Source Enterprise (anciennement Foreign Broadcast Information Service) dans le domaine public.
Cette entité historique, rattachée à la CIA, était en charge depuis des décennies du monitoring et de la traduction de médias étrangers pour alimenter les décideurs et la communauté du renseignement. Elle disposait d’un réseau mondial captant et traduisant articles de presse, émissions radio, discours officiels et autres contenus publics étrangers, dont de nombreux documents chinois inaccessibles autrement.
Pendant la guerre froide, ses rapports étaient largement diffusés au sein des agences gouvernementales mais aussi accessible aux universités, médias et chercheurs par des services public d’archives. Pour les spécialistes de la Chine, c’était une source précieuse pour obtenir des informations quasi-immédiates en anglais sur les discours et publications de l’armée chinoise.
L’un des atouts majeurs de ce service était de mobiliser aussi des experts universitaires, think tanks et anciens militaires pour contextualiser et analyser les traductions. Ce réseau constituait un véritable multiplicateur des capacités d’analyse américaine.
Après le 11 septembre 2001, l’accent a été mis sur la production de renseignements opérationnels classifiés au détriment de l’accès public. Rebaptisé en 2005 Open Source Center, ce centre a peu à peu restreint au grand public ses services, notamment à partir de 2013-2016, culminant avec son intégration dans la CIA sous l’appellation d’Open Source Enterprise. Depuis, l’accès externe est quasi nul.
Bien que les raisons de ce recentrage étaient compréhensibles (sécurité nationale, coûts, solutions commerciales alternatives), la coupure a privé nombre d’acteurs publics, universitaires et partenaires alliés d’une source d’informations indispensable, notamment pour la traduction ouverte de documents militaires et politiques chinois.
Il est donc urgent de faire de l’Open Source Enterprise un bien commun à nouveau. Plusieurs options existent, mais la plus plausible serait de transférer ce service hors de la juridiction de la CIA vers une institution apolitique, telle que la Bibliothèque du Congrès. Cette dernière a une vocation de collecte, préservation, traduction et diffusion de documents pour le public, avec une réputation d’impartialité, des liens solides avec le monde académique et une expertise avérée en gestion de données numériques sensibles.
Un “National Foreign Information Repository” hébergé à la Bibliothèque du Congrès pourrait fonctionner sur le modèle historique du Foreign Broadcast Information Service, tout en limitant l’accès à des cercles universitaires, ONG et think tanks triés sur le volet. Une telle structure compenserait les restrictions imposées par Pékin, nourrirait la recherche et renforcerait la compréhension des stratégies chinoises.
Cette proposition n’est pas abstraite. Des analystes, comités du Congrès et anciens professionnels du renseignement plaident depuis des années pour renforcer le renseignement open source, y compris par des réformes institutionnelles et une plus grande transparence.
Contre-arguments et limites : traduction automatique, droits d’auteur et financement
Plusieurs obstacles à ce projet existent.
Premièrement, la CIA pourrait s’opposer à céder le contrôle du service. Une solution serait qu’un texte législatif, via un Acte d’Autorisation du Renseignement ou du budget de la Défense, transfère formellement la gestion à la Bibliothèque du Congrès, ce qui pose la question du calendrier politique.
Deuxièmement, l’argument selon lequel les fournisseurs commerciaux pourraient remplacer ce service est partiel : beaucoup d’institutions et chercheurs n’ont pas les moyens d’accéder à ces bases, qui privilégient les marchés les plus rentables, laissant de côté des publications militaires chinoises importantes mais peu rentables.
Troisièmement, les questions de droit d’auteur sont réelles, mais gérables. Le service n’aurait pas besoin de republier intégralement ces contenus, mais pourrait diffuser des extraits traduits avec métadonnées et analyses, en s’appuyant sur les règles du fair use ou des licences négociées. La Bibliothèque du Congrès est expérimentée dans la gestion des droits et la coopération internationale.
Enfin, si l’intelligence artificielle améliore la traduction, elle ne remplace pas le travail analytique humain indispensable pour interpréter le jargon politique, la hiérarchie des sources, les références institutionnelles et assurer la cohérence des concepts militaires. Avec la progression des restrictions chinoises, humaines et institutionnelles, ce travail d’accompagnement reste crucial.
Plus fondamentalement, un service déclassifié fournirait un socle partagé de données et connaissances, renforçant la rigueur analytique et limitant les erreurs d’interprétation, un enjeu clé dans le contexte stratégique actuel.
En résumé, le rétablissement d’un service de renseignement open source de qualité permettrait de combler un vide informationnel grandissant, améliorerait la compréhension mutuelle entre les deux grandes puissances et faciliterait la gestion des crises futures.