Au cœur de la guerre des Malouines, les marins britanniques traquant le sous-marin argentin ARA San Luis lançaient des munitions sur les signaux sonar et radar générés par des baleines, des épaves et même des volées de mouettes — tout ce qui pouvait être confondu avec un sous-marin dissimulé dans les eaux peu profondes ou caché le long des côtes accidentées. Le capitaine John Francis Howard, commandant de la frégate britannique HMS Brilliant, allait plus tard évoquer sa « frustration totale » face à la nature chaotique de cette chasse au sous-marin diesel-électrique argentin, toujours insaisissable.
Ce conflit demeure l’un des rares exemples concrets de combat sous-marin post-Seconde Guerre mondiale, riche d’enseignements pour les stratèges navals contemporains. Contrairement aux classiques batailles de convois des années 1940, l’élément déterminant dans cette guerre n’était pas l’endurance marathonienne des équipages ni le nombre de torpilles embarquées, mais la physique particulière des eaux peu profondes. Dans ces zones littorales encombrées — jonchées d’épaves, de forêts de varech et de fonds marins irréguliers augmentant le bruit ambiant — l’avantage revient à celui qui peut opérer près du fond, exploiter les perturbations naturelles et survivre à la chasse anti-sous-marine déclenchée après une attaque.
Dans de tels environnements, une forte dotation en torpilles engendre des inconvénients majeurs : tirant accru, signatures acoustiques et magnétiques plus importantes, marges de manœuvre réduites près du fond. Trop souvent, un gain en puissance de feu s’annule par une perte de furtivité et de survivabilité, notamment dans les eaux littorales peu profondes et encombrées.
Trois épisodes du conflit illustrent clairement cette logique. Malgré un armement restreint, ARA San Luis ralentit une force britannique supérieure pendant des semaines. L’ancienne ARA Santa Fe, un sous-marin de la Seconde Guerre mondiale, est rapidement neutralisée, inadaptée aux eaux côtières peu profondes où elle doit naviguer. Enfin, l’attaque au torpille du HMS Conqueror qui coule le croiseur ARA General Belgrano élimine la principale menace de surface argentine en un seul coup, transformant la campagne navale.
ARA San Luis : Petite, discrète et stratégiquement disproportionnée
L’ARA San Luis, sous-marin diesel-électrique allemand d’environ 1 200 tonnes, a été déployé à la mi-avril 1982 avec un équipage peu expérimenté et plusieurs défauts notables, dont un système de contrôle de tir défaillant obligeant l’équipage à tirer les torpilles manuellement en mode d’urgence.
Pendant près d’un mois, il patrouille silencieusement au nord des Malouines, ne se révélant que lors de trois attaques isolées les 1er, 8 et 10 mai. Aucune de ces attaques n’aboutit à un coup réel : les deux premières torpilles échouent pour des raisons techniques, la troisième ne touche qu’un leurre acoustique remorqué par un navire britannique.
Pourtant, malgré l’absence de tirs réussis, l’impact stratégique de l’ARA San Luis est immense. Le 1er mai, après son premier tir, le sous-marin déclenche une chasse anti-sous-marine britannique intense qui dure toute la journée : des dizaines de charges de profondeur et de multiples torpilles sont lancées sur des contacts souvent faux ou ambigus générés dans cet environnement bruyant. Durant cette période, l’ARA San Luis reste silencieux, reposant à environ 70 mètres du fond, exploitant les irrégularités du fond et le bruit ambiant pour masquer sa présence.
Plus largement, la simple menace que représentait ce sous-marin oblige la force britannique à se déplacer avec prudence. La possibilité d’un seul sous-marin silencieux ralentit les opérations, mobilise précieusement les moyens anti-sous-marins, et contraint escorteurs et porte-avions à adopter des trajectoires plus conservatrices. Cela équivaut à une forme de deni de mer, soit la privation de contrôle assuré de la mer, assurée par un unique et discret sous-marin diesel-électrique.
ARA Santa Fe : Quand la faible profondeur pénalise la taille
Si l’ARA San Luis montre l’atout d’un sous-marin compact et discret, l’histoire de l’ARA Santa Fe illustre le problème inverse : un sous-marin volumineux et vieillissant contraint à opérer en eaux côtières très peu profondes.
L’ARA Santa Fe, sous-marin diesel-électrique de la Seconde Guerre mondiale, construit initialement pour la Marine américaine puis transféré à l’Argentine, est envoyé en avril 1982 pour réapprovisionner la garnison argentine sur l’île de Géorgie du Sud et débarquer des renforts. Parti le 16 avril, il réussit à échapper aux surveillances britanniques et complète sa mission en livrant hommes et matériel.
La véritable crise survient le 25 avril. Après son déchargement, l’ARA Santa Fe tente de se replier. Les eaux autour de Géorgie du Sud sont très peu profondes, entre 40 et 50 mètres dans les passages clés. Pour un sous-marin d’environ 2 500 tonnes, cela ne suffit pas pour plonger et manœuvrer en sécurité.
Avec une batterie faible et incapable de se submerger efficacement, l’ARA Santa Fe reste en surface ou à faible profondeur, se déplaçant lentement. Cette situation en fait une cible vulnérable. Des hélicoptères britanniques l’attaquent avec des charges de profondeur et des missiles antinavires, lui infligeant rapidement de lourds dégâts. Privé de propulsion et subissant des infiltrations d’eau, l’équipage doit échouer le sous-marin et l’abandonner pour éviter le pire. Ils se rendent peu après aux forces britanniques.
La leçon est avant tout physique, non générationnelle : un grand sous-marin qui ne peut plonger en eaux peu profondes devient une cible presque sans défense. Un bateau plus petit, avec un tirant d’eau moindre, peut rester au ras du fond, tirer parti de l’irrégularité du relief sous-marin et des perturbations environnementales pour se cacher ou s’échapper.
Mon expérience personnelle de commandant de sous-marin confirme ce principe. Avec un petit sous-marin (classe Toti), je pouvais plonger en ayant seulement une trentaine de mètres d’eau sous la quille. Sur des sous-marins plus gros (classe Sauro), il fallait attendre au moins 70 à 80 mètres de profondeur pour assurer une marge de sécurité suffisante tant avec le fond qu’avec la surface. En milieu côtier, ces mètres supplémentaires font souvent la différence entre échapper à la détection et être repéré – puis détruit.
HMS Conqueror contre ARA General Belgrano : le contrôle sous-marin décide de la campagne
Le 2 mai 1982, le sous-marin nucléaire britannique HMS Conqueror torpille et coule le croiseur argentin ARA General Belgrano, qui sombre rapidement avec des centaines de marins à bord. Les conséquences opérationnelles et psychologiques sont considérables.
Après ce naufrage, le porte-avions argentin et toutes les principales unités de surface cessent leurs opérations et retraitent vers leurs ports d’attache. Virtuellement du jour au lendemain, la principale menace de surface de la marine argentine disparaît de l’océan ouvert. Cette seule attaque modifie profondément le cours de la campagne.
Privés de leur flotte de surface, les Britanniques assurent désormais le contrôle des eaux autour des îles, tandis que leurs porte-avions et unités amphibies gagnent une liberté de manœuvre accrue. Le principal champ de bataille maritime bascule alors dans le domaine aérien.
Lors du débarquement amphibie britannique à San Carlos le 21 mai, les forces anglaises subissent des attaques déterminées de l’aviation argentine, mais ne font face à aucune menace navale majeure de surface. Une seule attaque sous-marine aboutit à la retraite d’une flotte entière et redéfinit la campagne.
Enseignements sous-marins tirés des Malouines
Ces trois épisodes distincts mettent en lumière une série de leçons toujours pertinentes sur la guerre sous-marine moderne.
- Les eaux peu profondes nivelent le terrain : Le bruit ambiant élevé, les épaves, les forêts de varech et les sols irréguliers dégradent les performances sonar, rallongent les délais de détection et rendent les fins de trajectoire des torpilles moins fiables. Même la Royal Navy, expérimentée, a peiné à localiser et détruire un petit sous-marin diesel reposant au fond et exploitant l’environnement pour masquer son bruit, à l’instar de l’ARA San Luis.
- La taille est cruciale, mais pas dans le sens attendu : Les grands sous-marins sont souvent désavantagés près des côtes. L’ARA Santa Fe, avec ses 2 500 tonnes, ne pouvait plonger en toute sécurité en 40 à 50 mètres d’eau et fut rapidement détruite. En revanche, l’ARA San Luis, avec ses 1 200 tonnes, a pu rester enfouie près du fond dans moins de 100 mètres, échappant à plusieurs reprises à la détection et aux attaques.
- La menace représentée par un seul sous-marin peut immobiliser une flotte entière : Avec seulement deux sous-marins opérationnels, l’Argentine a contraint la Royal Navy à disperser ses moyens ASW parmi des dizaines de navires et d’hélicoptères. Le 1er mai, les Britanniques lancèrent de multiples torpilles et dizaines de charges de profondeur pour tenter sans succès de coincer l’ARA San Luis dans les eaux peu profondes. Une telle asymétrie pousse l’adversaire à multiplier détection, classification et attaques, souvent fondées sur de fausses alarmes acoustiques.
- Les fenêtres de tir sont rares et la furtivité primordiale : En un mois de patrouille, l’ARA San Luis n’a pu attaquer que trois fois, tirant une seule torpille à chaque fois. Posséder un large stock d’armes s’avère souvent peu utile dans ces conditions. Le volume et le bruit supplémentaires d’un grand arsenal réduisent la capacité du sous-marin à exploiter ces rares occasions. Après le tir, survivre devient la priorité. Un bateau petit, agile et discret a de meilleures chances de s’échapper qu’un grand sous-marin encombré d’armes inutilisées.
- Le contrôle sous-marin influence la lutte en surface : Après le torpillage du General Belgrano, les principales unités argentines restèrent au port, suspendant leurs opérations. La liberté de manœuvre britannique en mer fut ainsi assurée, permettant de se concentrer sur la contre-action aérienne et le soutien amphibie.
- Dans les eaux littorales, la torpille lourde reste l’arme de choix : Le lancement d’un missile de surface depuis un sous-marin révèle immédiatement sa position, exposant ce dernier aux contre-attaques. En revanche, une torpille lourde voyage sous l’eau et explose sous la coque, causant souvent des dégâts dévastateurs tout en restant discrète.
L’avenir de la guerre sous-marine
La guerre sous-marine de demain ressemblera peu aux campagnes de chasse aux convois de la Seconde Guerre mondiale. Les prochains affrontements sous-marins devraient se dérouler dans des mers littorales confinées, où se concentrent les crises contemporaines, comme la mer Baltique, la mer Noire, le Golfe arabo-persique ou les passages archipélagiques du Pacifique occidental. Ces théâtres se caractérisent par des eaux peu profondes, des niveaux de bruit élevés et des fonds encombrés.
Dans ces conditions, la physique environnementale pénalise les plateformes lourdes et favorise les sous-marins capables d’évoluer près du fond, d’exploiter le masquage naturel et de disparaître rapidement après une attaque.
La guerre des Malouines reste ainsi un exemple précieux. Ce conflit conduit dans des eaux peu profondes offre un cas réel et rare d’opérations sous-marines efficaces en milieu difficile. De nombreux spécialistes chinois contemporains ont d’ailleurs souligné la pertinence de ces enseignements. Par contraste, les combats en haute mer nécessitent des caractéristiques différentes, mettant l’endurance et la charge utile au premier plan.
Conséquences pour la conception des forces sous-marines
Premièrement, si les conflits futurs se déroulent dans des eaux peu profondes et complexes, les marines doivent prioriser des sous-marins capables d’y évoluer et de s’y cacher. Un bâtiment de quelques centaines de tonnes peut manœuvrer dans 30 à 50 mètres d’eau, où un sous-marin conventionnel de 2 000 tonnes a peu d’espace pour tourner et se dissimuler. La signature acoustique et magnétique y est plus élevée et la mobilité restreinte, limitant les possibilités d’évasion après un tir.
Cela ne signifie pas une reliance exclusive sur les submersibles de très petite taille, sous les 100 tonnes. Ces derniers excellent dans des missions spécialisées (insertion de forces spéciales, sabotage, minage des ports) mais manquent d’espace, d’énergie et de personnel pour des opérations prolongées avec capteurs complets. Le sous-marin idéal pour les opérations littorales doit trouver un équilibre : assez petit pour disparaître près du fond, mais suffisamment grand pour embarquer capteurs modernes, communications et équipage adapté.
Les fenêtres de tir étant rares et brèves en milieu littoral, concevoir un sous-marin avec 12 à 14 torpilles lourdes signifie ajouter un volume et un déplacement rarement exploités. Il est plus judicieux d’armer un submersible compact avec un arsenal modeste mais moderne, insistant sur la discrétion au lancement, le camouflage post-tir et la qualité des capteurs et de la formation pour saisir le bon moment. Un petit sous-marin discret, équipé « juste ce qu’il faut », sera plus souvent prêt, non détecté et apte à survivre aux instants critiques. Un bâtiment encombré d’armes inutilisées risque, au contraire, de ne jamais pouvoir les utiliser efficacement.
L’utilisation croissante de véhicules sous-marins sans pilote (UUV) vient compléter ces plateformes habitées. Ces drones peuvent apporter des capacités de détection additionnelles, servir de leurres, ou transporter un nombre limité d’armes, tout en restant difficilement détectables. Plusieurs marines investissent dans ces programmes autonomes longue endurance, tels que le véhicule extra-large américain Orca, le démonstrateur Manta Ray de la DARPA ou le sous-marin autonome BlueWhale israélien. Destinés à patrouiller plusieurs semaines, balayer des mines, surveiller des détroits et protéger les infrastructures sous-marines, ces systèmes limitent le risque pesant sur les rares sous-marins habités de grande valeur. Ensemble, sous-marins compacts et véhicules autonomes distribués forment une force sous-marine résiliente, létale et adaptée aux contraintes physiques du littoral.
Conclusion
Dans les conflits futurs en mers côtières et confinées, les atouts sous-marins décisifs seront probablement de petits submersibles extrêmement difficiles à détecter et à détruire, mais capables d’infliger de lourdes pertes à des forces navales bien plus grandes. Assez petits pour se dissimuler près du fond, mais assez grands pour embarquer capteurs complets et une dotation moderne en torpilles : telle est la configuration à retenir de l’expérience des Malouines. Une nouvelle génération de sous-marins compacts d’environ 300 tonnes peut désormais exploiter encore plus efficacement ces caractéristiques littorales, dépassant les limites classiques des mini-submersibles ou des UUV en endurance, charge utile, commandement et capteurs, en faisant ainsi la pointe avancée du développement sous-marin et les adversaires les plus redoutables des combats en zones littorales.
Naturellement, ces conclusions s’appliquent principalement aux milieux côtiers. En haute mer, endurance et armement demeurent cruciaux. Pourtant, nombre des théâtres potentiels de confrontation maritime future, du Baltique au Golfe arabo-persique en passant par une grande partie de la mer de Chine méridionale, se caractérisent par des eaux peu profondes, bruyantes et encombrées.
Dans ces environnements de plus en plus contestés, la furtivité obtenue en restant près du fond et en maintenant une stricte discipline acoustique pourrait bien compter davantage que le déplacement ou le nombre brut d’armes embarquées — tout comme en 1982.
Liborio F. Palombella est un amiral à la retraite de la Marine italienne, ayant mené une longue carrière opérationnelle dans les sous-marins et les bâtiments de surface. Il a commandé le sous-marin classe Toti ITS Dandolo (500 tonnes) et le sous-marin classe Sauro ITS Pelosi (2 000 tonnes), ainsi que la frégate anti-sous-marine ITS Scirocco et le destroyer ITS Duilio. Il fut ensuite responsable de l’équipe d’évaluation et d’analyse au Centre de formation de la Marine italienne et chef des opérations du Commandement de la flotte haute mer italienne. Il est titulaire de masters en sciences maritimes et navales, en sciences politiques, et d’un master postuniversitaire en études stratégiques.
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