Cette semaine, deux ministres de la Défense européens issus de pays traditionnellement neutres se sont rendus ensemble dans une usine d’armement à Zurich. Ce qu’ils ont découvert illustre pourquoi une petite banlieue suisse est devenue discrètement l’un des centres majeurs de l’industrie européenne de défense aérienne.
Selon un communiqué du Département fédéral suisse de la Défense, de la Protection de la population et des Sports, le conseiller fédéral suisse Martin Pfister et la ministre autrichienne de la Défense, Klaudia Tanner, ont visité les installations de Rheinmetall dédiées à la défense aérienne à Zurich. Ils ont notamment examiné la technologie de défense aérienne terrestre et confirmé l’intention de la Suisse d’acquérir auprès de l’industriel un système nommé Bodluv KR, tandis que l’Autriche s’est déjà engagée à commander des systèmes similaires.
Bodluv KR est la désignation interne suisse pour un système de défense aérienne terrestre à courte portée, correspondant au Skyranger de Rheinmetall. Il s’agit d’un système de canon automatique de 30 mm spécifiquement conçu pour neutraliser les drones petits, rapides et volant à basse altitude, devenus l’une des menaces principales dans les conflits contemporains.
Ce système combine un canon à tir rapide avec un radar et des capteurs capables de détecter et de suivre de petites cibles aériennes, que les défenses antiaériennes plus anciennes—conçues initialement pour intercepter des avions de chasse et non des drones loisirs—ont souvent beaucoup de mal à détecter. Selon le média suisse 20 Minuten, la Suisse envisage l’achat de 32 systèmes Skyranger pour un coût total d’environ 900 millions de dollars (environ 800 millions de francs suisses). Cette demande a déjà été soumise par Martin Pfister au Parlement dans le cadre du projet de budget de défense pour 2026. La chambre haute a approuvé la commande à l’unanimité, et un vote en chambre basse est prévu en septembre.
L’urgence de cette acquisition a été renforcée récemment, alors que le journal suisse NZZ a rapporté des survols de drones non identifiés au-dessus de sites militaires suisses, mettant en lumière les limites des dispositifs actuels du pays face à ces petites menaces aériennes.
Oliver Dürr, directeur général de Rheinmetall Air Defence, a déclaré aux journalistes présents lors de la visite des installations de Zurich, relayé par NZZ, que la Suisse se trouve pratiquement sans défense face à l’interception des drones. Le système Skyranger est précisément conçu pour combler cette lacune en fournissant à l’armée une arme mobile montée sur camion, capable de protéger des infrastructures critiques comme les centrales électriques, aérodromes et centres logistiques militaires, sans dépendre uniquement d’installations fixes concentrées en un lieu unique.

La coopération autrichienne avec le même fabricant est davantage avancée. Vienne fut le premier client mondial à produire en série le système Skyranger il y a trois ans. Selon NZZ, l’Autriche a commandé 36 unités du système de défense aérienne Skynex de Rheinmetall, monté sur véhicules blindés à roues, une acquisition décrite par les autorités autrichiennes comme la plus importante dans le secteur de la défense depuis deux décennies.
Klaudia Tanner a confirmé sur les réseaux sociaux que ces unités Skyranger seront installées sur des véhicules blindés de transport de troupes à roues Pandur, déjà en service dans l’armée autrichienne. Les premiers systèmes Skyranger devraient être livrés à l’Autriche en 2027, offrant à Vienne une avance opérationnelle dans ce domaine, alors que la Suisse poursuit encore le processus d’approbation parlementaire, avec des livraisons qui restent prévues plus tard que ce qu’annonçaient les premières prévisions.
L’usine de Rheinmetall à Zurich trouve son origine dans la manufacture d’outils Oerlikon-Bührle, initialement spécialisée dans la production de canons antiaériens dès 1930. Elle a par la suite développé dans les années 1960 le célèbre système à double canon de 35 mm. L’Autriche a commandé à Rheinmetall la modernisation de ce design, supprimant le tireur et transférant le contrôle du tir à un poste distant, éloigné de l’arme. Selon NZZ, Martin Pfister a confié aux journalistes avoir étudié ce même système de tir à distance pour les forces armées suisses avant de l’écarter en faveur de la plateforme plus moderne Skyranger, répondant mieux aux besoins de défense aérienne de courte portée.
La modernisation de la défense aérienne suisse ne se limite pas à la lutte contre les drones à courte distance. Martin Pfister a confirmé que le pays procède parallèlement à l’acquisition de cinq systèmes terrestres de défense aérienne à portée moyenne dans le cadre du programme Sky Shield, public sous la désignation Bodluv MR. Plusieurs fabricants ont soumis des offres, notamment avec des systèmes tels que l’allemand IRIS-T SLM, le norvégien-américain NASAMS ou encore différentes options proposées par l’industriel européen MBDA.
Par ailleurs, la Suisse a aussi avancé dans l’acquisition de systèmes Patriot longue portée américains, dans le cadre d’un programme interne baptisé Bodluv GR. Ces achats couvrant les courtes, moyennes et longues distances témoignent de la volonté helvétique de reconstruire une architecture de défense aérienne échelonnée pratiquement à neuf, répondant aux lacunes existantes sur tous les niveaux d’altitude, depuis les petits drones volants au-dessus des zones urbaines jusqu’aux avions de chasse en haute altitude et aux menaces balistiques.
Dylan Malyasov
